Ugly Renaissance Babies

Jésus grincheux

Il y a quelques années, la page « uglyrenaissancebabies » du site Tumblr a connu un immense succès. Plusieurs œuvres de Baldung étaient représentées sur ce site consacré aux « affreux bébés de la Renaissance ».

Image de Hans Baldung Grien: Nativité, 1539

La Nativité ci-dessus, peinte par Baldung en 1539 et conservée à la Kunsthalle de Karlsruhe, est un parfait exemple des « affreux bébés de la Renaissance » : la pâleur cadavérique et l’expression grincheuse de l’Enfant Jésus ne sont rien d’autre que le résultat des efforts de l’artiste visant à rendre sur une même œuvre la naissance et la mort du Sauveur.

Image de Hans Baldung Grien : Christ de douleurs avec la Vierge et des anges, 1513

Cette pâleur cadavérique, de même que l’expression de souffrance qu’on lit sur le visage de l’Enfant enveloppé dans un linceul, sont deux caractéristiques du thème iconographique traditionnel appelé « pietà aux anges ». Baldung a donné plusieurs œuvres figurant à la fois la naissance et la mort du Christ, certaines figurant des angelots éplorés qui soutiennent le corps martyrisé du Crucifié.

Image de Hans Baldung Grien : Nativité, vers 1525-30

La Nativité présentée ici évoque à la fois la Crucifixion par l’aspect de l’Enfant Jésus et le fait qu’il est la Lumière du monde : sa blancheur éclaire la crèche plongée dans la pénombre, tandis que les anges et saint Joseph sont éblouis et que seule la Vierge ne l’est pas et peut poser les yeux sur son Fils.

En dépit de leur présence parmi les « affreux bébés de la Renaissance », les représentations de l’Enfant Jésus données par Baldung ne sont donc pas le résultat d’un manque de talent de l’artiste mais plutôt la marque de son génie à représenter de manière raffinée des épisodes importants de l’histoire sainte.

Homme-enfant et baby-face

La plupart des « affreux bébés de la Renaissance » du site Tumblr sont en fait des représentations de l’Enfant Jésus datant du Moyen Âge. L’Église était alors le principal mécène des artistes, ce qui explique la profusion d’œuvres religieuses de cette époque figurant le Christ et d’autres épisodes de la Bible.

Si les utilisateurs du site Tumblr trouvent l’Enfant Jésus « affreux », c’est moins à cause de ses poses bizarres et de ses expressions déroutantes que parce que son apparence d’adulte « en modèle réduit » ne correspond guère à l’idée qu’on se fait aujourd’hui d’un bébé.

Divin, enfantin ou puéril ?

Jésus étant le fils de Dieu fait homme, doit-il être représenté comme un bébé ordinaire ou plutôt comme un être parfait et omniscient dès sa naissance ?

Cette seconde approche fut privilégiée au Moyen Âge mais connut une évolution à la Renaissance lorsque les riches bourgeois purent, au même titre que l’Église, commanditer des œuvres d’art. Les peintres durent alors donner des représentations plus réalistes des enfants sur les portraits de famille, tout en s’efforçant de rendre les proportions du corps humain de manière plus fidèle. Avec pour conséquence que les représentations de l’Enfant Jésus devinrent elles aussi plus réalistes et furent même idéalisées à l’occasion.

Image de Hans Baldung Grien : Vierge à l’Enfant et aux perroquets, 1533

La nature divine de l’Enfant Jésus est également évoquée dans le thème iconographique de la Vierge allaitant, dans lequel Marie donne le sein à son Fils et souligne ainsi sa nature également humaine. Les images de ce type sélectionnées parmi les représentations des « affreux bébés » l’ont vraisemblablement été à cause du regard souvent direct que les protagonistes posent sur nous dans ce type d’œuvres.

Image de Hans Baldung Grien : Sainte Anne trinitaire, vers 1510/15

Quant aux angelots peints par Baldung, ils constituent une autre manifestation de l’évolution des conventions iconographiques, puisque leur visage joufflu et leurs rondeurs enfantines correspondent à la réalité des bébés. Ce qui ne les empêche pas, à l’occasion, de jouer d’un instrument de musique comme des adultes. Ils n’en restent pas moins des enfants, prompts à faire des cabrioles, comme sur le tableau présenté ici. Baldung affectionnait ces personnages comiques pour le contraste qu’ils apportent dans la représentation d’un sujet sérieux.